• 03*1914: Novembre 21-23 "Réchicourt - Mort de Joris" & 24-30 "cantonnement Maixe "

    21 nov. Samedi froid intense. Vent violent. Départ à 1h (réveil à minuit) - J'ai la diarrhée.

    06*1914: Novembre du 21 au 30 - Réchicourt - Mort de Joris

     22 novembre - Je réveille les sections et les officiers - Gebs dort. les autres sont sur pied.

    Le train de combat,munitions et service de santé marchent seuls; les bagages restent.

    Nous montons sur Valhey; bise glaciale; je perds mes molletières l'une après l'autre.

    En arrivant à Bathelémont, plusieurs personnes voient des fusées sur Valhey. Je revois notre bureau de Bathelémont, la place où je couchais dans la paille.

     

    Le Ct Dunand renseigne le Ct Girardin : en route vers la Fourasse.

    Nuit claire, les étoiles brillent; le vent souffle. J'ai perdu mon passe-montagne et je m'en fais un avec un plastron en flanelle. La diarrhée continue; j'ai les doigts si froids que je ne peux me déboutonner, ni me ... torcher. Heureusement j'ai une provision de papier spécial.

    06*1914: Novembre du 21 au 23 - Réchicourt - Mort de JorisNous avançons vers Bures; puis à gauche vers le col du signal de Bures. Deux compagnies les 7e et 8e vont à Réchicourt; les 5e et 6e fournissent chacune une section pour soutenir les mitrailleuses; la 6e en fournit une deuxième comme soutien d'artillerie.                                                                Le jour arrive. L'ordre arrive d'envoyer un peloton de la 5e aux tranchées en avant de Réchicourt, pour tenir le village, où se rendent des autos-mitrailleuses et des auto-canons. Je transmets l'ordre au Capitaine Roubertie qui vient lui-même demander au Commandant s'il doit aller au-delà du village.  Le Commandant répond que oui, mais qu'il suffit d'y envoyer une section. le Capitaine dit alors à Joris d'envoyer une section, la 4e. Je reviens. Le Commandant m'appelle et m'envoie porter l'ordre à la 5e d'envoyer un peloton entier, j'y vais. le Capitaine dit «Eh bien, Joris, Allez-y». Joris part avec ses deux sections.                                                                                                                         

    Depuis 1/2 heure, nos batteries tirent sur les cotes 271 et 300. Une 1/2 heure après, ordre à la 5e de partir à Réchicourt et de se porter ensuite avec la 7e à la cote 281, coûte que coûte. Le Capitaine part avec la 2e section (Dumont, Perret, Lathuile), alors nous nous portons en avant avec le Commdt et la réserve de la 6e Cie, dans un champ d'avoine, à découvert. Les dragons se déploient en fourrageurs et partent prendre la place de nos 7, 8 et 5 à Réchicourt.

    Alors, les Allemands déclanchent le feu de leurs batteries.

    Nous voyons à 1600 m de nous, leurs observateurs d'artillerie, un capitaine et deux hommes. Nos obus arrosent la crête d'un feu terrible; le tir de l'ennemi ne ralentit pas. Nous restons en plein champs allongés sur la terre gelée, dans les avoines; la bise souffle; les pieds gèlent; crampes dans les jambes; obus plus loin, on ne peut pas bouger pour se réchauffer. Fusillade violente vers Réchicourt; aboiements secs de nos 75 courts; renflements de nos 75 (à cause du vent, on entend les obus ronfler dans l'air). Au loin, au bois de Saussy, les batteries de 90 tonnent. Les Allemands envoient des rafales de 77 et de gros obus de 105.

    Le temps passe lentement quand viennent les rafales nous mettons nos sacs sur nos têtes; je dois encore une fois user de papier hygiénique en face de l'ennemi. Il n'est que 10h; rafales; midi; rafales qui nous couvrent de terre, de pierres; deux heures; on tire en plein sur nous; le Ct se lève, nous fuyons; je vais à 10 pas, ramasser mon fusil, un obus emporte le morceau de terre que mon corps avait dégelé.

    Fuite vers la crête; les obus nous accompagnent. Mes jambes engourdies refusent de me porter, je trébuche, je tombe, je ne peux plus marcher ; les obus pleuvent. Je gagne la crête, où je trouve les mitrailleurs du 2e bataillon; le cycliste de la 6e batterie lourde me rapporte ma musette. Un aéro allemand passe au-dessus de nous; il faut rester immobile. L'aéro disparaît; deux autos-mitrailleuses en retraite se trompent de route et venant de Réchicourt, filent derrière nous sur Bures; grêle d'obus; l'un éclate à 4 m en avant de moi, passant sur ma tête en me soufflant au visage. La fusillade augmente; les chasseurs, les dragons battent en retraite; je dois bien vite rejoindre le Ct; malheureusement, je me trouve à la hauteur de la 5e qui bat en retraite avec le Capne; les obus nous accompagnent. Je rejoins le Ct, toujours sous les obus; notre artillerie est toujours en place; je vois le Ct et la liaison avec le reste de la 6e, dans le creux où se trouvait ce matin la 5e.

    Ordre de se replier; la fusillade allemande est terrible: les lignes de tirailleurs se replient. Quelques obus nous accompagnent. Vers la Fourasse la fusillade continue. Les 75 de la Fourasse arrosent l'ennemi avec ardeur, tirant par-dessus nos tête. Le Ct m'envoie reconnaître les détachements, demander les numéros de Cies auxquels ils appartiennent et porter l'ordre de s'arrêter en tirailleurs sur les crêtes. À la 8e je trouve le s/lieut. Westphal avec une balle dans l'épaule. «On apporte un dragon mort au pied du seul arbre.»

    Un autre détachement m'apprend que Joris a une balle en pleine poitrine et qu'on a beaucoup de peine à le dégager.

    Nos brancardiers ne se sont pas montrés de la journée. Nous approchons de la Fourasse. Les Allemands envoient encore quelques obus par salves derrière nous, sur nos talons. Un blessé passe, avec une balle dans le genou; j'appelle un dragon qui lui cède son cheval; je lui fais boire une gorgée de rhum; il a été blessé avant le jour. Plus loin un autre a reçu une balle dans la bouche, ressortie par le bas du cou ; il boit aussi une dose de rhum.                                                                 Derrière la Fourasse, les canons de 90 et de 75, les artilleurs de 90 harassés sont couchés par terre sous les pièces. Les autos-mitrailleuses, les voitures d'ambulance sont là, attendant la nuit pour se porter plus avant .

    Je rassemble les éléments de la 5e égarés avec les autres Cie; 7 hommes d'abord: «- Où est Joris? - Mort, dit l'un» une dizaine arrivent encore. Puis l'adjudant Favier, 3 s/off et une 60aine d'hommes. On se rassemble. Le capitaine doit s'être replié sur Bénamont et Bathelémont. Quelqu'un dit qu'on est allé chercher Joris en auto.

    On se met en route vers Bauzemont; je marche péniblement à cause de mes pieds blessés; Pinget me prend mon fusil et me conseille de manger, car je vois des cercles rouges et bleus et la tête me tourne. J'avale mon 3e bâton de chocolat de la journée. Le cycliste de la section de mitrailleurs m'offre de prendre mon sac et me passe sa machine. Je suis sauvé. Descente à roue libre sur Bauzemont; artillerie; dragons. Après Bauzemont, je prends la route de halage pour éviter les autos, les canons, etc. À 6h moins le quart, au clair de lune, le long du canal gelé, je rentre à Einville. Le bureau où est mon lit est bien chauffé. J'envoie chercher deux litres de vin que je fais chauffer, avec du sucre pour les camarades de liaison et du 2e peloton de la 5e avec qui je fais la popote dans la maison même. Je veux aller chercher de l'eau dans la cour pour me laver; je trouve un cheval mort et la pompe gelée. Le vent recommence à souffler.

    Pauvres blessés qui peut-être resteront autour de Réchicourt !

    Les camarades arrivent. Déplante et Maugras viennent en «rigolant» nous demander des nouvelles; je me fâche. J'apprends à Déplante que Joris et probablement mort. Ça le calme un peu de sa bonne humeur déplacée.

    06*1914: Novembre du 21 au 30 - Réchicourt - Mort de Joris

    ( Joseph Duchêne , Joris et Deplante étaient amis avant guerre et leurs familles sont liées )

     

    Je vais au cantonnement de la Compagnie dire qu'on prépare du thé chaud ; il n'y en a pas; pas de feu. Les hommes préfèrent un quart de vin, un verre d'eau de vie, un morceau de pain et la paille. Je vais rendre compte au Capitaine qui arrive seulement de Bathelémont de ce qui a pu être distribué aux hommes ; je lui dis qu'il y a environ dix blessés, un disparu, tous les sous officiers ont été vus après le combat. Joris, d’après deux s/off de la 7e Cie, blessés en le portant, a été laissé pour mort en arrière de Réchicourt. Les officiers répondent qu'on l'aurait emporté en auto ; en somme on ne sait rien.

    On mange un morceau et on se couche. Je suis si fatigué que je ne regarde même pas mes pieds blessés. Durant deux heures, je me réveille à chaque instant; les chevaux font du bruit dans l'écurie voisine et il me semble entendre les obus éclater.

    Lundi 23. Je ne peux mettre mes souliers; je prends mes souliers blancs, que je garde toute la journée.Le Ct nous annonce que nous partons demain pour St Nicolas du Port, au repos. Cela me fait de la peine de quitter Einville. Nous aidons le 299 à préparer son cantonnement à notre place. Le soir, Drumont, le sergent Gérard et 3 hommes, dont Patuel partent pour Bathelémont; demain matin, ils iront chercher Joris, qu'on n'a pas retrouvé dans les hôpitaux de Lunéville.

    En me couchant, je me trouve un orteil du pied gauche avec une ampoule pleine de sang; deux orteils du pied droit ont l'extrémité gelée; les ongles de deux gros doigts ont coupé la chair, les deux chevilles sont enflées. Dans la journée on m'a fait remarquer que ma capote est trouée dans le bas par un éclat d'obus; ça doit être dans le col d'Arracourt, dans l'abri du 223, quand j'ai reçu des pierres dans les jambes et l'homme couché devant moi un éclat dans son sac.

     

     

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    Extraits JMO ( cliquer pour agrandir )

    06*1914: Novembre du 21 au 23 - Réchicourt - Mort de Joris06*1914: Novembre du 21 au 23 - Réchicourt - Mort de Joris

    06*1914: Novembre du 21 au 23 - Réchicourt - Mort de Joris 

     

     

     

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    24 mardi novembre 1914  Lever à 5 h. Départ du campt à 6h pour Maixe où nous attendons le campt du 1er bataillon une 1/2h. Mes doigts de pieds gelés me font beaucoup souffrir; c'est une brûlure à chaque pas.

    Maixe en ruines - Crévic en ruines - Nous suivons le canal, laissant Sornéville et Dombasle (en partie) à gauche. Le canal flanqué de tranchées abris alldes, trous d'obus, tombes alldes et françaises.

    Halte à Dombasle - Usine Solvay (soude) Salines de Rosière - Warangéville, St Nicolas - Préparation des cantonnements.

    J'attends la Cie aux faisceaux; elle passe plus loin - rejoins; le Capne se fâche; moi aussi.

    Bureau de la liaison à la brasserie de St Nicolas (Mr Moreau propriétaire absent) Notre popote est à côté. Tout le bataillon est logé rue de Laval, route de Nancy (à 11 kilomètres) à Lunéville (17 kilomètres) La cathédrale (basilique) est un bel édifice gothique. La Meurthe sépare St Nicolas de Warangéville.

    La liaison du 2e bataillon couche dans le bureau de la Brasserie, chauffage central, éclairage électrique - par terre sur des matelas avec oreillers, couvertures - Pas trop mal.

    J'ai trouvé beaucoup de chambres; j'en donne aux officiers des autres Cies (au petit Favre; le St Cyprien) chez l'aumônier des Hospices St François.

    Oh! Mes pieds. Journée de bousculade. Le colonel s'irrite de ne pas savoir où est le poste de police du 230e, crie contre Fontanel. Le Commandant vient expliquer à mon Capitaine qu'il y a un malentendu; le Capitaine s'excuse envers moi.

    25 nov. Notes, rapports, vie de caserne avec le désordre en plus.

    Jeudi 26. Exercices - pour la liaison, calme. Bonnes nouvelles de Russie. Toujours pas de lettres de Russie.

    27 et 28. Vie de garnison - Exercice; les hommes jouent «aux barres ». Bonnes nouvelles de Russie - Accalmie sur tout notre front occidental.

    Les cafés sont pleins de 5 à7. Le soir, nous jouons à la manille à la popote, ou à la bourre. Vittet nous raconte Gerbéviller.

    Dimanche 29 Repos. Le Président de la République, qui devait passer hier entre 13 et 14h, passe ce matin, allant de Nancy à Lunéville.

    Pas de combats sur le front occidental. Les Russes avancent sans doute, mais ne communiquent rien ; ils battent aussi les Turcs.

    Le temps est beau, parfois brumeux, chaud. Demain le 2e bataillon, le nôtre doit aller à Nancy, se baigner. Pourvu qu'il ne pleuve pas. J'ai reçu une lettre François Milan, Sénateur, sergent au 13e Chasseurs, son frère est juge à St Jean de Maurienne. Lettre de < Hugueniot >.

    Lundi 30 baignade à Nancy pour le 6è Bataillon. Je reste comme adjoint de bataillon. Rapport à 10h. Pas de lettres. Beau temps.

    Samedi 31 octobre. Le matin repos. Le soir nous allons continuer notre abri contre le tir de l'artillerie. En allant conduire une demi-section à la grand'garde pour y porter des piquets (pour réseaux fil de fer) je trouve un culot d'obus de 72.

     

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